Des dizaines d’hommages, de témoignages de reconnaissance, souvent extrêmement émouvants, sont arrivés ces derniers jours jusqu’à moi.
Quand Daniel est devenu prieur de la Fraternité, en 1991, à la suite d’Armand Lopez, les Veilleurs étaient peu nombreux, marqués par la génération des Monod père et fils, Wilfred et Théodore. Et comme certains mouvements du protestantisme, c’est une génération qui avait animé, porté les intuitions de la création, sans arriver à transmettre un souffle nouveau.
Daniel était un homme au fort charisme : théologien, musicien, germanophone, organiste, exégète, écrivain, tisserand, pasteur, hébraïsant, enseignant, et même soigneur de brebis ! Et ce charisme, il l’a exercé au service de beaucoup. Et il a ainsi permis que le Seigneur, au travail dans des cœurs assoiffés, trouve auprès de lui, dans la Fraternité des Veilleurs, un espace pour bâtir autrement une vie à la suite du Christ. Beaucoup de pasteurs ont ainsi trouvé l’élan nécessaire au renouvellement de leur ministère et de leur vie personnelle.
Je soulignerai trois aspects :
D’abord, il y a un lien d’un « nous », avec un « je ». Daniel a tracé son chemin à la crête de ces deux pôles. Il a été pasteur solitude, puis a connu une vie communautaire pendant quelques années, puis est retourné vers la solitude de celui qui scrute les Écritures, puis a intégré une Fraternité spirituelle où il a trouvé une forme d’équilibre entre solitude et communauté, tout en espérant alors, dans les années 92-95, que des hommes pourraient le rejoindre. Et finalement, aux Abeillères, c’est une solitude ouverte, de communion, que Daniel a vécue avec les sœurs de Pomeyrol d’abord, puis seul à partir de 2003. Ces six dernières années, c’est en ermite, finalement ce à quoi il était profondément appelé, qu’il a passé la dernière partie de sa vie, non loin des sœurs de Cabanoule envers lesquelles nous sommes reconnaissants de ce compagnonnage et de cette hospitalité. Solitude et communion. C’est Dietrich Bonhoeffer qui le rappelle : que celui qui ne sait pas vivre seul se garde de la communauté ; que celui qui ne sait pas vivre dans la communauté se garde d’être seul. C’est cette tension qui nous fait avancer toujours. La solitude n’est pas une fuite, la communauté non plus. Cette tension met notre foi au travail, nous fait grandir dans la maturité, dans la force nécessaire. La foi encore trop fragile doit se laisser épurer. Si elle est trop accoudée à celle des autres, la vie spirituelle, la vie tout court, à tout passage mouvementé, risque de se trouver ébranlée. C’est là que le Seigneur nous attend, grâce à celles et ceux qui ont été des passeurs vers lui. Le présent, dans sa tristesse qui peut nous assaillir, nous submerger, ne peut nous faire perdre de vue ce que nous avons reçu de Daniel, et d’autres aussi. Le Seigneur nous apprend que c’est chacune et chacun, parce qu’elle, il est unique, parce qu’il ne vit pas par procuration mais est pleinement enraciné dans cette position imprenable de fils, de fille, qu’il peut dire : « je ». Non pas contre un « nous », mais en lien avec ce « nous ».
Ensuite, Daniel nous a appris à goûter l’Écriture. À faire de cette lecture patiente, la source de notre prière. Alors que dans l’Église, on donne de l’importance à l’exégèse, à l’étude de la Bible, au risque de la confiner à l’approche intellectuelle, et de la laisser être confisquée par les « sachants », son travail a consisté à déployer, par de multiples chemins, le lien entre l’Écriture et la prière. Pourquoi cela ? Parce qu’il a passionnément chercher à rendre leur densité aux mots de l’Écriture, leur éclat sous la poussière des habitudes et des redites. Il a effectué un travail d’orfèvre de la Bible. Car les mots de l’Écriture sont porteurs de vie, et ils sont porteurs de vie parce qu’ils sont porteurs d’amour, et ils sont porteurs d’amour parce que les rédacteurs de ces vieux textes l’ont fait aussi par amour, et ces rédacteurs ont été animés de l’amour parce qu’ils étaient habités du Souffle d’amour du Père et du Fils. Ce n’est pas un hasard si, mercredi dernier, sa Bible était ouverte aux psaumes des montées : Écriture et prière. Et même quand le textes de la Bible se fait rugueux, il vient prêter ses mots à ma prière maladroite, vient me faire entendre la plainte d’un amour blessé.
Enfin, le lien à l’Église : Daniel était bien trop pastoral dans son être profond (il m’a beaucoup marqué sur ce plan) pour négliger ou juger l’Église, ses ministres et ses ministères, ses institutions. S’il souffrait de certaines situations, sans s’en ouvrir beaucoup, il en faisait, en bon veilleur, le socle de son intercession. Deux points l’habitaient en particulier : l’Église a besoin d’être portée dans la prière, parce qu’elle est assaillie, du dedans comme du dehors par des forces contraires, humaines et spirituelles. Il y a ici un combat spirituel. Daniel a souvent évoqué la notion de « monachisme intériorisé », pour évoquer la vocation de la Fraternité des Veilleurs. Non pas que les Veilleurs deviennent des moines ou moniales qui s’ignoreraient. Il y a une spécificité de la vie monastique dans son appel radical qui ne peut être ni ignoré ni imité, même de loin. Mais il a constamment rappelé cette force d’une prière ordonnée, disciplinée, qui structure une journée, pour que je tienne debout, pour que l’Église tienne debout, pour que ce monde en douleur d’enfantement accueille le Royaume. La force d’une prière cachée, humble, sans tapage. L’humilité, les 12 degrés à parcourir dans la règle de saint Benoît, non pas comme une vertu (voyez comme je suis humble !) mais comme guide assuré pour mieux aimer. La prière donc, et le souci de l’unité qui se bâtit dans la prière. Daniel a été membre du Groupe des Dombes de 1982 à 2002, apportant ainsi à ce groupe sa sensibilité monastique et patristique, à côté de ses autres compétences.
Merci au Seigneur de nous l’avoir donné comme frère, comme compagnon de route !
Prions
Ô Christ, heureux ceux qui se sont laissés attirés vers Toi par des cordages d’amour, dans la liberté, le respect, la patience que Tu tisses avec eux ! Loué sois-Tu !
Ô Christ, heureux ceux qui ont reconnu en tout visage humain la trace de Ta présence ! Loué sois-Tu !
Ô Christ, heureux, ceux que Ton amour a rendu si simples que se laissent percevoir en eux la trace de Tes pas dans leur vie, la marque de Ton Esprit ! Loué sois-Tu !
Ô Christ, heureux, ceux qui ont touché du cœur l’immensité de Ta fidélité, de Ta tendresse, de Ta silencieuse présence. Toi, Tu les accompagnes, de ce monde vers Ton Père. Loué sois-Tu !
Ô Christ, heureux sommes-nous, puisqu’il nous est donné de poursuivre notre chemin, dans le sillage ouvert par Ta résurrection. Loué sois-Tu !
Amen
Patrick AUBLET, prieur de la Communauté des Veilleurs,
pasteur, temple de Valleraugue, 10 avril 2026


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