L’exclusivisme – Adolphe Monod

Publié le Publié dans Exégèses-prédications

L’exclusivisme ou l’unité de la foi

Discours prononcé à Paris en 1849 par Adolphe MONOD
pasteur de l’Eglise réformée à Paris Oratoire du Louvre


Introduction
de Charles Nicolas (juin 2016)

Il existe une croyance diffuse qui voudrait que les hommes n’aient commencé à réfléchir qu’aujourd’hui : qu’ils aient attendu que les routes soient goudronnées, que l’on ait cessé de se déplacer à cheval ou à pied, que la radio ait été inventée, et surtout la télévision ; et les ordinateurs bien-sûr. Pauvre humanité qui ne réfléchissait pas quand il n’y avait pas de téléphone portable et de communications électroniques…

Si ce n’est le style, qui est très beau, on croirait ces quelques pages qui suivent écrites de nos jours. Mais non. Elles ont été écrites en 1849. Un siècle avant la fin de la dernière guerre mondiale. Moins d’un siècle après la libération des prisonnières de la Tour de Constance…

Le constat de la grande actualité de ces propos est à la fois désolant et encourageant. Il est désolant car si les progrès de l’humanité ont été prodigieux en matière de communication, de chirurgie, etc., ils semblent se réduire à bien peu de choses pour ce qui est de la manière de réfléchir, d’approcher les grandes questions de l’existence. Les tâtonnements, les séductions, les dérives sont toujours là, inchangés. Mais la lecture de ces pages est également encourageante car elle révèle que nous ne sommes pas les premiers à observer, à comparer, à évaluer, à éprouver ce qui tient et ce qui ne tient pas. D’autres avant nous ont « fait la trace », comme les guides de haute montagne, et si leur travail n’est pas en tous points irréprochable et définitif, il est néanmoins extrêmement profitable et encourageant pour nous.

La surprise, à la lecture de la conférence dont nous proposons ci-dessous quelques extraits, c’est de voir le positionnement « évangélique » présenté et défendu avec force par un des plus grands noms du Protestantisme historique, le pasteur Adolphe Monod (1802-1856) : le pasteur de l’Oratoire du Louvre à Paris, celui dont les sermons publiés connurent un si grand succès, le professeur de la faculté de théologie de Montauban, l’auteur des célèbres Adieux, celui-là même qui écrivit cet autre manifeste : Pourquoi je reste dans l’Eglise établie.

Ecrites par un autre, d’aucuns jugeraient ces pages excessives, rétrogrades. Mais elles sont de la plume d’Adolphe Monod et cela leur donne un poids que nul ne peut regarder comme négligeable. Ainsi, nous redécouvrons à cette lecture ce que fut la foi de l’Eglise réformée en France, et nous cessons de rougir de ce mot ‘réformé’ qui, malheureusement, est devenu synonyme, pour beaucoup, d’atténuation manifeste de la foi, parfois jusqu’à la rendre méconnaissable.

A l’heure où certains Evangéliques doutent de devoir assumer ce que mot implique, on redécouvre avec ces pages que, derrière l’idée de tolérance hissée au sommet de l’échelle des valeurs, peut se cacher une forme d’incrédulité bien proche de la démission. On redécouvre que l’amour lui-même commande de dire non, dans certains cas, non par confort ou esprit contestataire, mais quand Dieu le demande, y compris s’il y a un prix à payer. On apprend que la loyauté n’impose pas de se taire ou d’aquiescer à tout, et que résister peut être utile, y compris pour ceux à qui ont est appelé à résister. On découvre – ou plutôt on voit confirmer l’idée selon laquelle il y a une limite au-delà de laquelle on ne se situe même plus dans le champ de la foi chrétienne : seules quelques expressions subsistent, plus ou moins vidées de leur sens. On voit alors qu’il est utile et même nécessaire de définir de telles limites sans pour autant avoir une pensée et un coeur étroits.


Conférence d’A. Monod – extraits

« Il y a une seule foi » (Ep 4.5). (…) Livré à un esprit d’hésitation maladive, le siècle s’étonne et se formalise de l’assurance avec laquelle l’Evangile se pose devant lui comme la vérité divine, seule certaine, seule salutaire. Tant que nous nous bornons à exposer ce que nous croyons, le siècle nous laisse dire, il nous écoute même avec une certaine sympathie… Mais sa faveur se tourne en répulsion dès qu’il nous entend ajouter : Qui rejette cela, rejette l’Evangile, et se place en dehors des conditions du salut qu’il propose. Si nous maintenons la vérité de notre croyance à l’exclusion de toute croyance contraire, nous encourons de la part du siècle le reproche d’exclusivisme. Cet exclusivisme est la seule chose que le siècle ne puisse pas souffrir en fait de doctrine. Il est prêt, dit-il lui-même, à tout inclure, hormis les exclusifs. Ainsi, ne nous demande-t-il, dans la profession de notre foi, qu’un seul changement, qui lui semble ne pas toucher à la foi elle-même : c’est qu’à ces mots dont nous avons coutume de la faire précéder : Voici la vérité, nous veuillons bien substituer ceux-ci : Voici mon opinion.

Si l’on se bornait à réclamer cette modération de langage pour des choses qui, malgré leur importance relative, ne constituent pas la substance de la foi et de la vie chrétienne, nous ferions ce qu’on demande de nous ; ou plutôt, nous le faisons déjà, par égard pour l’amour fraternel, et dans l’intérêt de la vérité elle-même. (…)

Notre prétendu exclusivisme est dans les habitudes constantes de l’Eglise fidèle. La foi chrétienne s’est toujours annoncée au monde comme la vérité même, jamais comme une opinion contestable. Si donc notre Evangile est exclusif, celui de l’Eglise universelle, celui des apôtres et de Jésus-Christ ne l’est pas moins… Ce libre examen qu’on affecte de donner pour point de départ de la Réforme, qui abandonnerait chaque protestant aux caprices de ses idées personnelles et l’Eglise protestante à une diversité illimitée, les réformateurs n’y ont jamais songé. Les réformateurs n’ont réclamé pour le chrétien d’autre liberté que celle d’examiner la sainte Ecriture par lui-même, mais pour accepter humblement ce qu’elle enseigne, une fois qu’elle a parlé. (…)

Ainsi, les confessions de foi du seizième siècle n’ont jamais su ce que c’est que d’adoucir leur témoignage par les ménagements que requièrent les goûts du siècle. Jugez-en par l’une d’elles, notre Confession de foi de La Rochelle. A l’entendre, non seulement « Jésus-Christ a vêtu notre chair pour être Dieu et homme en une seule personne », mais « nous détestons toutes les hérésies qui ont anciennement troublé les églises » sur ce point (art. 14), et que les hérésies modernes ne font guère que reproduire ; non seulement « par le sacrifice unique que le Seigneur Jésus a offert, nous sommes réconciliés à Dieu » (art. 17), mais « nous ne pouvons être délivrés que par ce remède » (art. 17) ; non seulement « notre justice est fondée en la rémission des péchés », mais « nous rejetons tout autre moyen de nous pouvoir justifier devant Dieu, et nous croyons qu’en déclinant de (renonçant à) ce fondement tant soit peu, nous ne pourrions trouver aucun repos » (art. 18). Partout, à côté de l’affirmation, la négation ; à côté de la foi, l’exclusivisme. Même langage dans toutes les confessions de foi protestantes, sans exception d’une seule.

Cet exclusivisme date de plus loin. (…) Ni les docteurs qui ont rendu témoignage à la vérité, ni les communautés fidèles qui ont souffert la persécution pour l’Evangile, ni les pères et les martyrs des premiers siècles, n’ont jamais parlé de Jésus-Christ, de son incarnation et de sa mort expiatoire que comme des choses aussi certaines que nécessaires à croire… Le vieux monde païen n’aurait vu dans la foi chrétienne, sans son exclusivisme, qu’un nom de plus à enregistrer dans les froides annales de sa tolérance, et une niche de plus à pratiquer dans son superbe Panthéon… Ce que l’on ne pouvait pardonner au Christianisme, c’est qu’il s’imposait à tous les peuples comme la seule religion véritable et universelle. Chose étrange ! C’est au nom de la tolérance illimitée que l’on exerçait contre les chrétiens les persécutions les plus cruelles. (…)

Cet exclusivisme… on l’avait appris de la Parole de Dieu. L’Ecriture tout entière n’a été donnée que pour proclamer la vérité ; non une vérité, mais la vérité, une, absolue, immuable, comme le Dieu dont elle émane. Ne me répondez pas que Jésus-Christ, Fils de Dieu, que ses apôtres, organes du Saint-Esprit, ont eu un droit d’affirmation que nous n’avons pas : seuls, ils proclament la vérité avec l’autorité de Dieu, sans danger d’erreur ; mais une fois proclamée par eux, cette vérité n’est pas moins certaine et ne doit pas être moins ferme dans notre bouche que dans la leur.

Or, quoi de plus exclusif que notre apôtre ? Autant il se montre large dans les choses secondaires, pour lesquelles il suffit « que chacun soit pleinement persuadé dans son esprit » (Ro 14.10), autant on le trouve intraitable sur les choses essentielles, où il n’admet ni ménagement, ni concession… L’Evangile qu’il a publié est le seul Evangile, et il n’hésite pas à prononcer anathème, par deux fois, contre quiconque en apporterait un autre, « fût-ce même un ange du ciel » (Ga 1.8-9)… On accordera probablement cela pour saint-Paul ; mais on se dira tout bas peut-être que saint-Paul est le plus dogmatique des apôtres, et qu’il pourrait bien l’avoir été à l’excès. Mais saint-Paul n’est pas plus exclusif que ne le sont ses compagnons d’apostolat. Ce n’est pas saint-Paul, c’est saint-Pierre qui dit : « Il n’y a point de salut en aucun autre ; car aussi il n’y a point sous le ciel d’autre nom qui soit donné aux hommes par lequel il nous faille être sauvés » (Ac 4.12). Ce n’est pas saint-Paul, c’est saint-Jean, l’apôtre de l’amour, qui dit : « Quiconque ne demeure point dans la doctrine de Jésus-Christ n’a point Dieu… Si quelqu’un vient à vous et n’apporte pas cette doctrine, ne le recevez point dans votre maison… afin de ne pas participer à ses mauvaises oeuvres » (2 Jn 9-11).

Pénétrons plus avant. Nous venons de le voir, l’église fidèle de tous les temps a été exclusive dans la profession de la foi. Mais pourquoi ? Un fait si constant doit avoir sa cause permanente. Or, cette cause, la voici : c’est que cet exclusivisme est inséparable de la foi, et que la largeur qu’on y voudrait substituer serait la consécration du doute et de l’indifférentisme… Une doctrine qui n’a rien d’exclusif, c’est donc une doctrine qui, ne niant rien nettement, n’affirme rien fortement. A ces traits, reconnaissez-vous la foi ? « La foi est une assurance des choses espérées, et une démonstration des choses non vues » (Hé 11.1). Sur le seul témoignage de Dieu qui a parlé, elle attend, sans avoir reçu, ce qui est promis ; elle admet, sans avoir vu, ce qui est révélé. Car elle se tient plus garantie par ce témoignage qu’elle ne pourrait l’être par celui des sens. Les sens peuvent tromper, Dieu seul ne trompe jamais.

Cette affirmation absolue que vous nous reprochez : Jésus-Christ est « Dieu manifesté en chair », cette affirmation exclusive, puisqu’elle exclut toute affirmation contraire, c’est la foi. Et je ne puis parler autrement sans tomber dans le doute… Pour moi, la mort de Jésus-Christ est un sacrifice expiatoire. Si elle ne l’est pas pour vous, je vous opposerai mes arguments qui me paraissent meilleurs que les vôtres. Mais cela fait, je n’irai pas plus loin. Qui suis-je pour trancher la question entre vous et moi ? Il est possible, après tout, que vous ayez raison, et que la mort de Jésus-Christ ne soit pas un sacrifice expiatoire. Mais si je parle ainsi, je ne crois plus, je doute…

Il en est de même pour les choses que nous maintenons avec l’église réformée, avec l’église universelle, avec l’église primitive, par une affirmation absolue qui exclut toute affirmation contraire. Nous ne les maintenons de la sorte que parce que Dieu a parlé, et clairement parlé ; après quoi, notre foi n’est pas un sentiment qui nous appartienne, c’est une conviction dont nous ne pouvons pas plus disposer que nous ne pouvons disposer des perfections divines. Là où Dieu n’a pas parlé, le champ est ouvert aux conjectures, à celles d’autrui comme aux nôtres, et nous ne nous permettrons pas de donner à celles-ci contre celles-là le ton superbe d’une affirmation présomptueuse. Là où Dieu n’a parlé qu’obscurément, nous ne nous permettrons pas davantage de suppléer ce qu’il a sagement refusé de lumière à ses révélations ; c’est sur ce principe que nous nous abstenons de l’affirmation absolue, dans les choses où divers enfants de Dieu et diverses communautés chrétiennes entendent diversement les Ecritures. Mais, quand Dieu a parlé, et a parlé aussi clairement qu’il a fait à Noé et à Abraham, quand Dieu a dit qu’en Jésus-Christ « habite corporellement toute la plénitude de la divinité », quand Dieu a dit que Jésus-Christ « a été établi pour propitiation, par la foi en son sang », nous ne saurions, pour nous prêter à la tolérance du siècle, nous ne saurions sans trahir notre foi, traiter la négation de la divinité de Jésus-Christ ou de la vertu expiatoire de son sacrifice autrement que comme une incrédulité. (…)
Est-ce assez ? Tout est-il inclus ? Le dix-neuvième siècle est-il content de vous ? Jetez les yeux de toutes parts : assurez-vous bien, avant de fermer votre porte, qu’il n’existe plus aucune croyance à recueillir, que vous ne laissez dehors aucune pensée humaine qui puisse vous accuser un jour de l’avoir exclue et déshéritée…. Vous voilà mon cher auditeur, inclusif jusqu’au bout : mais à quel prix l’êtes-vous devenu ? Regardez à vos pieds. Vous avez tout inclus ? Je le crois bien : vous avez tout renversé ! Que parlez-vous de fermer la porte ? Eh ! Sur quoi la fermeriez-vous, et avec quoi, quand il ne reste plus à protéger que des ruines ? Il n’y a plus de porte nécessaire. (…)

(A cela, il n’y a) qu’une manière d’échapper : c’est de reconnaître, avec nous, que la vraie largeur doit s’arrêter quelque part ; et que s’il y a des croyances qu’on ne saurait exclure sans intolérance, il y en a d’autres qu’on est tenu d’exclure sous peine d’indifférentisme ou d’incrédulité. Reste à fixer la limite que notre largeur doit atteindre et qu’elle ne doit pas dépasser, les enseignements de l’Ecriture, les points capitaux en dehors desquels il n’est plus de christianisme, comme il y a dans le corps humain des parties vitales sans lesquelles la vie ne se conçoit plus.

Pour nous, nous sommes en paix, ayant l’autorité de Dieu lui-même pour la différence que nous faisons entre doctrine et doctrine, marchant avec lui et nous arrêtant avec lui, comme les Israélites au désert. Redoutant sans doute d’être moins larges que Dieu, c’est-à-dire étroits et injustes ; mais redoutant également d’être plus larges que lui, c’est-à-dire froids et infidèles. (…)
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Quoi qu’il en soit, vous, enfants de Dieu qui avez quelque expérience « de la grâce qui est en Jésus-Christ », tenez ferme pour la vérité, sans vous laisser troubler par les reproches d’un siècle qui semble prendre à tâche de réaliser cette prédiction terrible du Seigneur : « Quand le Fils de l’homme viendra, pensez-vous qu’il trouvera de la foi sur la terre ? » (…) Il le faut pour l’honneur de Dieu, il le faut pour votre paix, il le faut aussi pour le bien du monde, de ce monde qui a besoin de vous et qui compte secrètement sur vous, dans le temps même où il vous accuse (1 Pi 2.12). S’il n’a point de conviction, (le monde) sait ce qu’il en coûte de n’en point avoir ; il vous reproche les vôtres et il vous les envie tout ensemble. Et qui sait ? Peut-être il ne veut, en vous accusant, que vous soumettre à une épreuve où il regretterait le premier de vous voir succomber.

(Le monde) vous a vus, dans ce siècle d’hésitation, seuls décidés, seuls paisibles, seuls convaincus. Il veut connaître si ces généreuses apparences cachent une réalité solide à laquelle il puisse se rattacher lui-même au jour de la détresse. Il vous poursuit, il vous raille, il vous taxe d’étroitesse et d’intolérance – prêt à abandonner la dernière lueur d’espérance qui lui demeure, s’il vous trouve accessible à ses attaques. (…) Qu’il vous trouve fermes, qu’il vous trouve inébranlables ! Et le jour viendra peut-être où, comme ces inquisiteurs qui, après avoir éprouvé la constance de leurs victimes sans la pouvoir lasser, ont fini par embrasser leur foi et partager leur martyre, le vieux monde viendra s’asseoir à côté de votre Evangile sur le banc des accusés, instruits, par la résistance charitable que vous lui aurez opposée, qu’il reste un asile dans le monde où les convictions fortes se sont réfugiées, et que cet asile est le coeur du vrai chrétien !
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Il existe de ce texte (introduction et conférence) une version légèrement plus longue.
Ch. Nicolas